Hogshead 733 constitue un projet artistique unique en son genre, qui marie la construction navale et la tonnellerie artisanales avec la mise en bouteille d’un whisky écossais produit en édition limitée.
Menu Burger Open Icon Menu Burger Close Icon Home

Le whisky comme projet artistique

# Hogshead 733

Le whisky comme projet artistique

Racheter un vieux bateau de pêche à bord duquel on traverse la mer du Nord, au péril de sa vie, démanteler le bateau pour en faire des tonneaux et embouteiller du whisky en édition limitée au goût de l'aventure. L’artiste gantois Mark Pozlep se plaît à raconter son projet ‘Hogshead 733’. Un miracle en soi.

Savez-vous pourquoi l’on retrouve tant de carcasses de bateaux de pêche le long des côtes bretonnes ? Ce n’est pas par nostalgie des pêcheurs locaux. C’est par pure superstition. On dit que si l’on démantèle un bateau de pêche, cela porte malheur en mer. Donc, ils laissent leurs bateaux se délabrer dans la baie. Une chance pour l'artiste Mark Pozlep, qui a facilement pu en racheter un. « Je cherchais une coque en chêne blanc d’Amérique car c’est dans ce bois que l’on fabrique les tonneaux à whisky. Il dégage des notes de vanille», précise-t-il. Le Gantois aux racines slovènes voulait utiliser le bateau pour réaliser une performance artistique un peu folle, avec son ami artiste Maxime Berthou. Leur projet: traverser la Manche à bord d’un vieux rafiot, durant l'été 2015, puis le récupérer pour fabriquer deux tonneaux à whisky. Ces tonneaux serviraient ensuite à faire vieillir un whisky au goût de l'aventure, dans la distillerie écossaise Bunnahabhain. Une prouesse artistique audacieuse, un concept inédit. Pozlep et Berthou ne se doutaient pas que leur projet demanderait deux ans de préparation et un mois complet en mer, et leur coûterait des dizaines de milliers d'euros et... presque la vie.

Leur choix s’est porté sur un bateau de pêche breton de 1941, resté à quai depuis des décennies. Le ‘Soutien de Famille’ ne mesurait pas plus de 6,5 mètres de long. « Il n'était pas en très bon état, mais un constructeur local savait comment le remettre à flot. C’est du moins ce qu'il nous a laissé croire. Ensemble, nous avons décapé la coque. Et après un sablage et un nettoyage sous pression à -90°C, nous avons réparé les planches les plus abimées, ainsi que les plus gros trous. En guise de mât, un poteau téléphonique récupéré de 5 mètres de haut et 150 kilos. Nous ne savions pas s’il pourrait résister à une traversée de la Manche à la voile. C’était plutôt suspect que le réparateur du chantier naval nous fasse signer un contrat. Il y déclinait toute responsabilité si nous coulions. Nous étions prévenus.»

Fabrication d’un whisky écossais exceptionnel, en édition limitée : tel est le projet artistique Hogshead 733

whisky_tangramhorizontal
whisky_tangram3
Whisky_tangramvertical
whisky_tangram1
whisky_tangram2

« L’équipement était loin d’être parfait »

Faute d'argent et de place, Maxime et Mark ont fait le moins possible appel aux services du réparateur. Ils devaient dormir dans la cabine de fortune de 2 mètres sur 2. Ils ne disposaient pas de beaucoup de place pour les objets personnels : deux brosses à dents, quelques couvertures et des boîtes de conserve... Ils se sont tout de même équipés d’un radar et d’un système de navigation, ainsi que de voiles neuves et d’un moteur hors-bord de 5 ch de la marque Mercury – baptisé Freddie.  « L’équipement était loin d’être parfait, mais pour traverser la Manche jusqu’en Écosse, cela ferait l’affaire. »

Erreur. Deux jours à peine après avoir quitté la Bretagne, l’embarcation a été mise à rude épreuve. Littéralement. Le petit bateau de pêche n'était pas du tout capable de résister aux fortes rafales qui, en mer, atteignaient 35 nœuds. Le duo a dû affronter deux tempêtes – plus qu’il n’en fallait, apparemment. Suite à la première, ils ont perdu la lampe en tête de mât, et la deuxième leur a coûté le réflecteur radar, le moteur et la connexion radio.

« Au milieu de la nuit, nous étions perdus en pleine mer. Totalement invisibles pour les immenses cargos, qui nous frôlaient. Nous ne voulions pas utiliser le canot de sauvetage ni les fusées éclairantes dès le deuxième jour. Comme le toit fuyait, nous ne pouvons même pas nous abriter dans la cabine. Enveloppés dans la voile de réserve, Maxime et moi grelottions, trempés. Nous nous réchauffions un peu les mains près d’une lampe à huile. Après des heures d’inquiétude sans fermer l’œil, je me suis finalement endormi. Les images de ma famille et des amis qui ont défilé m’ont apporté chaleur et lumière. J’ai perdu connaissance pendant deux heures. Je ne sais pas comment nous avons survécu à cette tempête. C’était très impressionnant. »

Whisky_verticalimage

 Soutien de Famille

Mark est un adepte expérimenté de la voile, Maxime un navigateur hors pair. Durant le mois qu’a duré la traversée, tous deux s’entendaient à un point tel qu'ils avaient à peine besoin de communiquer. Aux moments clés, ils faisaient une tournante toutes les 15 minutes pour dormir. « C’était impossible de faire plus. Nous pratiquions la règle de la demi-heure. Si rien de grave ne s’était passé sur le bateau la demi-heure précédente, cela arriverait à coup sûr durant la demi-heure suivante. En général, cela se confirmait. » Comme la fois où Maxime a surgi de la cabine, très inquiet. Il avait découvert plusieurs entrées d’eau et malgré l’écopage, la soute prenait 150 litres d'eau en dix minutes. Durant sept heures, ils ont tâché à deux de l’évacuer, à l’aide d’une pompe électrique et manuelle. « Après coup, nous nous sommes rendus compte que le bateau n’était pas capable d’effectuer la traversée. Mais c’était trop tard. Cela a d’autant plus corsé l’aventure. »

whisky_horizontal1

Pas de souvenirs

Après un mois, les deux compères ont atteint l’Écosse sains et saufs. Déjà une belle victoire sur les flots, qu’ils n’ont pas vraiment eu le temps de savourer. Comme ils avaient pris du retard sur le planning, il était grand temps de démonter le bateau. Le tonnelier les attendait. Mark et Maxime ont désossé leur bateau comme un poissonnier filète et désarête un cabillaud : avec précision et d’une main sûre, en commençant par le côté tribord du Soutien de Famille. Ils sont ensuite passés au pont et au côté tribord. « Le tonnelier n’avait pas besoin de tout le bois. Nous avons choisi les plus belles planches, bien imprégnées du vent, de la mer et de l'aventure. Un tonnelier local, Speyside Cooperage, a fabriqué pour nous deux tonneaux, chacun à partir d’un côté du bateau. Le reste a été brûlé. La seule chose qui reste du bateau, ce sont les fûts fabriqués en trois jours. Aucuns autres souvenirs. C’est radical, mais libérateur. »

whisky_horizontal2

Une bouteille par mille parcouru

Pour l’instant, le whisky vieillit paisiblement. Dans deux tonneaux, à la distillerie Bunnahabhain d’Islay, sur la côte écossaise. Dans le coin, on appelle une barrique de 250 litres ‘Hogshead’, d'où le nom du projet. Jusqu’à la fin mai, 500 litres du meilleur whisky de douze ans d’âge s’y imprègne du goût de cette traversée épique. Et de la mer car plus les tonneaux se trouvent par la fenêtre, dans la cave, plus ils subissent l’influence de l'air marin. « Lorsque le whisky sera prêt, nous le transférerons dans 733 bouteilles. Une bouteille par mille parcouru », explique Mark Pozlep. Et de clarifier l’optique de sa mission : « Je ne sais pas encore si le whisky sera buvable. Je ne peux pas dire à quoi ressemble le goût de l’aventure. Je le fais avant tout pour la poésie de la transformation. »

whisky_horizontal3

«  Une métamorphose de goût, d’histoire et de technique. »

Lorsque l’on veut faire du whisky au goût de naufrage, il faut oser regarder la mort en face. Cette prouesse a engendré un whisky en édition limitée. Les bouteilles seront vendues aux enchères dans le courant de l’année, puis viendront un film et un livre. Les deux artistes ont risqué leur vie. Ce qui les a poussés ? « Heureusement, nous sommes encore là pour raconter notre aventure », confie-t-il en riant. « Je n’appellerais pas cela de la témérité. Nous avons été inspirés par la soif de découverte propre à l’homme. Mais le projet est également une réflexion sur l'artisanat traditionnel. La construction navale et la tonnellerie utilisent des essences de bois, des techniques de cintrage et des outils identiques. Ces deux métiers sont apparentés depuis des siècles. Nous les avons réunis en réincarnant un bateau en tonneaux après sa dernière traversée. Une métamorphose de goût, d’histoire et de technique. »

Aucun contenu lié n'a été trouvé.