Le styliste belge Dries Van Noten nous parle d'innovation et d'inspiration dans le monde de la mode
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La mode n’importe pas

Progressive People:

Dries Van Noten

Après tant d’années, le styliste Dries van Noten continue de nager à contre-courant. « J'aime combiner des éléments antagonistes. Si quelque chose me semble trop beau, j'y associe du laid, justement pour créer une certaine tension. » Pour Audi magazine, il dévoile son âme de manière insolite.

Revenons en janvier, lorsque Dries Van Noten a présenté son défilé de mode masculine à Paris. La collection a été accueillie avec force louanges, mais la star du show était incontestablement le cadre. Van Noten a réussi à se faire ouvrir les portes de l’Opéra Garnier et à faire défiler ses mannequins sur la scène de cet édifice d’un baroque opulent. Cela lui aura demandé quinze ans de négociations. Mais sa persévérance a payé... de façon magistrale. L’esprit tourbillonnant des seventies porté par la collection contrastait totalement avec les ors de l’opéra. Du jamais vu, s’exclamaient unanimement les journalistes de mode. Coquet ou streetwise, dandy ou Bowie : c’est dans ce genre de contradictions sublimes que l’on reconnaît la patte de l’iconoclaste lierrois.

 

Vous considérez-vous comme la nouvelle ‘anti-rock star’ du monde de la mode ?

De l’artisanat, cette industrie évolue en effet de plus en plus vers une mode basée sur le divertissement. J’apprécie que nous soyons une maison de mode indépendante. Dans de nombreuses maisons réputées, les accessoires en viennent à faire de l’ombre aux vêtements. Il y a quelques années encore, nos principaux clients s’étonnaient que nous refusions de lancer des précollections. Maintenant, ils nous admirent. Je crois que nous avons bien fait.

La production de masse est-elle d’office mauvaise et le travail à la main meilleur ? Ou est-ce plus compliqué que cela ?

Tout n’est pas noir ou blanc. Bien qu’une certaine industrialisation soit incontournable, je regretterais beaucoup de voir disparaître l’artisanat. Je veille à ce que chaque collection intègre des techniques manuelles anciennes. En Inde, nous employons 3 000 brodeuses à la main. Si je veux créer une collection qui ne mette pas l’accent sur le travail de couture, j’assortis les couleurs et je fais en sorte que la surpiqûre soit assortie au tissu. Pour que ces travailleuses manuelles aient toujours du travail. Et nous passons également commande à de petits ateliers de tissage en Italie, où les tissus sont encore toujours imprimés à l’aide d’une presse à bras.

 

Vous inspirez-vous de la période qui a précédé la grande industrialisation?

Je respecte les traditions et l’artisanat d’antan, sans nourrir une nostalgie excessive. Je ne suis pas esclave du passé. Je suis adepte des portables et des téléphones mobiles. Les nouvelles technologies sont là pour que l’on s’en serve. Grâce aux ordinateurs, nous ne devons plus utiliser les pigeons voyageurs pour porter un message, mais cela vaut la peine de se souvenir que nous nous en servions.

De nos jours, nous pouvons facilement explorer la culture régionale en Inde ou en Amérique du Sud. Avons-nous du coup tendance à ignorer la ‘couleur locale’ de chez nous ?

C’est un risque. J’aime voyager, mais je ne dois pas forcément quitter mon pays ou ma ville pour découvrir de nouvelles choses. On surestime les vacances. Le fait d’explorer un quartier dans sa propre ville peut être très enrichissant. Cela ne demande pas quinze heures de vol.

 

Vous dirigez votre entreprise, mais vous créez et fabriquez également nombre de vos tissus. Cette indépendance est-elle indispensable pour innover ?

Notre indépendance nous donne plutôt l’occasion d’innover. Je peux suivre ce que me dicte mon coeur et tester des idées plus audacieuses sur le plan financier, mais en fin de compte, je dois tout de même veiller à ce que l’entreprise tourne.

Dans les années 1990, les innovations dans le monde de la mode reposaient entièrement sur des techniques sophistiquées, telles les coutures collées. Comment définiriez-vous l’innovation aujourd’hui ?

L’innovation se voit plus dans les détails. C’est dû au fait que durant 30 à 40 ans, l’innovation a manqué son but. Tout devait être nouveau et différent. Vous n’aviez jamais le temps d’approfondir un point précis, afin de trouver la solution optimale. Le but premier n’est pas de créer quelque chose d’une beauté époustouflante, mais de faire les choses correctement et de viser l’unicité.

 

 

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Dries Van Noten a utilisé le long tapis de mousse en laine de l’artiste argentine Alexandra Kehayoglou pour présenter sa collection printemps/été 2015. Pour Van Noten, il symbolisait un tournant : le retour à la nature.

 

 

L’approfondissement ralentit par conséquent le progrès ?

Je trouve que nous devrions modérer l’allure et regarder les choses de plus près pour avancer étape par étape. Peut-être d’anciens modèles de vêtements présentent-ils des facettes auxquelles personne n’a prêté attention, mais qui méritent d’être ressorties du placard, développées et sublimées. C’est là-dessus que nous devons maintenant nous concentrer. Jamais la mode n’a été aussi omniprésente et diversifiée. Au point que tout semble possible actuellement. Résultat : il n’y a pas plus de tendances saisonnières. Au lieu de changer la palette de couleurs à chaque saison, il est beaucoup plus intéressant d’approfondir un thème durant une plus longue période.

 

Différents types de vêtements soulignent différentes attitudes. Pensez-vous assumer une responsabilité sociétale, en tant que créateur ? Ou n’est-ce rien de plus qu’un jeu inoffensif ?

En tant que chef d’une entreprise fructueuse, j’assume d’office une certaine responsabilité sociétale, que ce soit envers mes collaborateurs ou mes clients. Il faut croire en quelque chose et avoir quelque chose à offrir. Les vêtements sont une forme de communication. Je propose aux clients des éléments qui leur permettent d’exprimer leur personnalité. Les vêtements ont du pouvoir.

Accordez-vous de l’importance au sex-appeal ?

Le sex-appeal est quelque chose de personnel : c’est la manière dont vous vous déplacez et vous vous habillez, ce n’est pas la surface de chair nue que vous exposez. Dans ma collection homme, nous plaçons le corps masculin sous un nouvel éclairage. De nos jours, les jeunes se musclent en levant des poids. J’ai voulu montrer un mec cool musclé en finesse, comme un coureur ou un danseur de ballet, pas un culturiste.

 

Qu’est-ce qui entretient votre motivation, après tant d’années dans le milieu ?

La mode m’apporte beaucoup. Les nombreux défis compensent la routine. Avec le temps, cela ne se simplifie pas, il faut rester fidèle à ses émotions.

 

Quels sont vos projets d’avenir ?

J’essaie de ne pas trop planifier les choses, même si je suis un homme d’affaires. Il faut laisser faire. Lorsque j’ai ouvert la boutique à Paris, on m’a demandé si cela faisait partie de mon plan de carrière. Non, j’ai découvert cet espace commercial par hasard, j’ai été totalement séduit et j’ai suivi mon coeur.

 

Regrettez-vous que la mode ne détermine plus l’époque ?

Non, la mode n’importe pas à ce point. //

Plus d'information:

L’un des jeunes talents rebelles indissociables du fameux groupe anversois des Six, Dries Van Noten s’est d’emblée forgé un nom sur la scène internationale de la mode. C’était en 1986. Depuis lors, il est devenu une force tranquille dont le style va invariablement à l’encontre des tendances qui se renouvellent rapidement. Van Noten dirige une maison de mode indépendante qui approvisionne plus de 400 boutiques dans le monde. Il possède en outre des boutiques à son nom à Anvers, Paris, Singapour, Hong Kong et Tokyo.


 

 

 

 

                                     Jan Joswig (interview), Jan van Endert (photos)

 

 

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